Entretien | Jean-François Colosimo

Entretien | Perspective N°1 | Octobre 2026

Après avoir présidé le Centre national du Livre et l’Institut de théologie Saint-Serge, Jean-François Colosimo dirige les éditions du Cerf. Poursuivant une vaste enquête sur les mutations contemporaines du fait religieux en politique, il conduit ce semestre un séminaire à l’Ucly. Son nouveau livre, Quand la Chine vacillera, vient de paraître chez Albin Michel. Entretemps, son essai Occident ennemi mondial n°1 (Albin Michel, 2024) puis son film Les Empires contre-attaquent (Artline, France TV, 2026), nous ont tôt alertés sur le retour des impérialismes. Explications.    

Pourquoi restons-nous sidérés face au désordre mondial dont l’actualité se fait chaque jour l’écho ?

Parce qu’aveuglés par la promesse utopique de la mondialisation, nous n’avons pas vu venir la déferlante submergeant l’ordre libéral. A rebours des prophéties de 1989, l’âge de la fragmentation supplante l’ère de la globalisation et au rêve de la paix universelle succédé le cauchemar de l’hostilité perpétuelle. Enfin, nous nous découvrons désarmés face aux autocrates qui, désormais, nous désignent comme l’ennemi de l’humanité.

Selon vous, le Russe Poutine, le Turc Erdogan, l’Iranien Khamenei, le Chinois Xi, l’Indien Modi constituent le noyau dur de ce front anti-occidental. En quoi ?

Ces cinq néo-empereurs nient l’état de droit dans leurs frontières et dénient le droit international hors de leurs frontières. Tous fabriquent des fictions identitaires pour asseoir leur domination. Tous prétextent d’histoires fabriquées et de religions trafiquées pour justifier leur bellicisme conquérant. De réunions en sommets, ils ne cessent d’appeler à refondre l’ordre planétaire contre ce qu’ils nomment l’« Occident » qu’ils vilipendent comme « hypocrite, prédateur, corrompu, décadent » et dont ils veulent en fait s’arroger l’hégémonie. Leurs finalités concurrentes en feront demain des adversaires. Leurs luttes convergentes en font aujourd’hui des alliés.

Pour autant, vous arguez que leur unité momentanée provient aussi de leurs destins partagés depuis cinq siècles…

A très grands traits, l’Europe sort maritimement de son Finistère au XVIe siècle et s’impose aux autres continents par sa suprématie à la fois scientifique, technique, militaire et culturelle. Dès le XVIIe siècle, les empires orientaux, tsariste, ottoman, persan, qing, moghol tentent, pour riposter, de se moderniser puis, à partir du XVIIIe siècle, se conforment au modèle importé. Au XIXe siècle, factuellement ou mentalement colonisés, ils alternent émancipation et répression pour maîtriser le chaos ainsi créé. Leur erreur est de s’européaniser en tout sauf dans la théorie du pouvoir qui reste divinisée. Une schizophrénie civilisationnelle s’installe qui va profiter aux extrêmes du XXe siècle.  

A vous suivre, le parallèle entre leurs trajectoires respectives continue de prévaloir jusqu’à nous. Comment ?

L’Europe s’est moralement suicidée à Verdun. Après 1918, les empires s’effondrent. L’heure est à la révolution. Nationaliste en Turquie, en Iran, en Inde. Communiste en Union soviétique, en Chine populaire. Mais avec Atatürk, Pahlavi, Nehru, Lénine, Staline, Mao, c’est le même Prométhée occidental qui règne et qui édicte l’an zéro, l’abolition du passé, la surindustrialisation du pays, la rééducation du peuple, l’élimination  de l’altérité. La schizophrénie tourne à la paranoïa. Il faut dérober à l’Occident sa force de domination tout en rejetant sa faculté d’autocritique. Avec pour seul résultat le triomphe de l’inhumanité.  

En dépit de leurs faillites abyssales, ces régimes n’ont pas disparu en effet. Ils se sont au contraire maintenus en redoublant de virulence. Pourquoi ?

L’erreur des fondateurs a été d’annoncer la descente imminente du Ciel sur la Terre et de bricoler des cultes séculiers pour la précipiter. L’avenir rédempteur qu’ils ont promis est rapidement apparu mensonger. C’est qu’en religion comme en plomberie, il vaut mieux s’adresser à des professionnels. Ce que leurs héritiers ont compris. Ils ont donc ressorti les anciennes croyances du musée. Et ils ont changé ces revivalismes en des survivalismes : les autodestructions culturelles du siècle des charniers auraient l’Occident pour auteur. L’heure de la revanche, sur l’air de la victimisation, a donc sonné.

Comment se traduit ce renversement ?

Poutine restaure les cathédrales que dynamitaient les guébistes. Erdogan rétablit l’office musulman dans Sainte-Sophie dont Atatürk avait fait un musée. Khamenei distord le chiisme pour se rallier le fondamentalisme sunnite. Xi cite inlassablement Confucius dont les Gardes rouges brûlaient les écrits. Modi entreprend de réhindouiser les Indiens à rebours de Gandhi. Quand ces cinq despotes disent religion, ils entendent inclusion, exclusion et mobilisation maximales afin de sanctifier la guerre. Les empires qu’ils veulent ressusciter sont clonés sur l’expérience autoritaire ou totalitaire. Et ce, au détriment des vrais défavorisés du « Sud global ». Comme en Afrique dont les Russes, les Chinois et les Turcs sont les colonisateurs recommencés.

L’Occident qu’ils désignent comme l’ennemi existe-t-il cependant en tant que tel ?

C’est vers 1900 que le mot, d’emploi géographique, prend valeur d’entité géopolitique et de référent idéologique. Sa tonalité crépusculaire fait qu’il va servir à évoquer le déclin ou invoquer la défense d’une civilisation qui aurait été supérieure, idéale, rectiligne. Il y va d’une invention polémique sans fondement historique. L’« Occident ». que conspuent les néo-empires n’existe réellement que depuis 1945, se résume à l'OTAN et consiste dans la soumission militaire du Vieux-Continent au Nouveau Monde.

Or, précisément, Donald Trump ne veut-il pas monnayer l’Alliance atlantique et, sinon, l’annuler ?

Est-ce vraiment nouveau ? Si les Européens se savent ontologiquement coupables depuis l’Iliade, les Américains ont fondé leur imaginaire dès le Mayflower sur la croyance que la Providence leur a réservé un nouvel Eden et les a destinés à exercer la domination innocente du Bien. Si en Europe nous n'avons pas de religion commune, l’Amérique s'est dotée d’une religion civile : Dieu scellant l’hymne et la monnaie, le Président prêtant serment sur la Bible, le Capitole simulant un temple ou encore la liturgie patriotique de Thanksgiving, les cimetières sacrés des armées.

Si en Europe, nous professons depuis peu mais fervemment le multilatéralisme, l’Amérique de Donal Trump est revenue naturellement au mercantilisme originel des Pères fondateurs : protection à l’intérieur, prédation à l’extérieur. Notre problème est que la Constitution américaine, au traits aussi impériaux que démocratiques parce que théodémocratiques, est construite sur la même charpente politico-religieuse que celle des néo-empires.

Est-ce à dire que l’Europe est finie ?

Non, pas inéluctablement. D’abord, la France dispose de la dissuasion nucléaire, de l’exception du droit de veto aux Nations-Unies, d’une armée complète et aguerrie ainsi que d’une classe savante rompue au dialogue culturel. Ensuite les empires orientaux n’ont cessé hier de se combattre. Aujourd’hui, la Russie est vassalisée par la Chine qui a pour rivale l’Inde alors que la Turquie et l’Iran se déchirent sur l’islam. Enfin les Ukrainiens, les Kurdes, les Dalits, les Ouighours nous le disent : face à l’excès du mal, il faut savoir résister. Les femmes de Téhéran n’affrontent pas la mort pour devenir des Californiennes mais être reconnues dans leur universelle humanité. Notre seule et vraie question est de retrouver le sens du courage.