Pourquoi l’Institut Richelieu ?

Editorial | Perspective N°1 | Octobre 2026

Editorial par Julien Guinand, Directeur de l'Institut Richelieu

Il n'y a rien de plus dangereux pour l'État que ceux qui veulent gouverner les royaumes par les maximes qu'ils tirent de leurs livres ; ils les ruinent souvent tout à fait par ce moyen, parce que le passé ne se rapporte pas au présent et que la constitution des temps, des lieux et des personnes est différente. Elle requiert seulement bonté et fermeté d'esprit, solidité de jugement, vraie source de la prudence, teinture raisonnable des lettres, connaissance générale de l'histoire et de la constitution présente de tous les États du monde, et particulièrement de celui auquel on est.

Cardinal de Richelieu, Testament Politique, 1688

Ces lignes ont été rédigées sous la dictée du cardinal de Richelieu. Elles figurent dans son Testament politique, composé dans les années 1630 et publié plus de quarante-cinq ans après sa mort. Les citer pour ouvrir le premier numéro de Perspective et pour l’inauguration de l’Institut Richelieu d’histoire et de géopolitique peut sembler paradoxal en raison de la méfiance exprimée à propos de ceux qui gouvernent par les maximes de leurs livres. Mais lisons-les bien. Richelieu ne rejette pas l'étude : il exige une « teinture raisonnable des lettres » et une connaissance de l'histoire. Ce qu'il refuse, c'est que le passé serve de recueil de recettes. Nous pouvons le compléter par Marc Bloch qui affirme trois siècles plus tard que « l'incompréhension du présent naît fatalement de l'ignorance du passé » en ajoutant aussitôt qu'il serait tout aussi vain de s'épuiser à comprendre le passé sans rien savoir du présent. Entre ces deux phrases, celle de Richelieu et celle de Bloch, se trouve précisément la raison d’être de l'Institut Richelieu et de cette Lettre.

Le choix du Cardinal Richelieu

Depuis les premières réflexions sur l’ouverture d’un Institut d’histoire et de géopolitique, la question a souvent été posée de la raison du choix de Richelieu. Elle est légitime. Le personnage est marqué par son image d’homme en rouge héritée des romans d’Alexandre Dumas et des récits laissés par ses détracteurs. Toutefois, elle est éloignée du vrai Richelieu. Celui-ci est un homme de son temps, formé par la scolastique, cherchant à associer son engagement dans la réforme catholique au service de son prince au moment de la guerre de Trente ans. On lui prête volontiers la raison d'État. Or le concept, forgé et diffusé dès la fin du XVIe siècle, est antérieur à lui, et il n'en a pas fait une doctrine revendiquée.

À travers cette figure, l’Institut entend penser le rapport entre histoire, pouvoir, territoire et décision dans le temps long afin de ne pas courir derrière l'urgence du moment et pour éviter de commenter la seule actualité, une crise chassant l'autre. Car le présent n'est jamais aussi présent qu'il le paraît. Une crise peut éclater en quelques jours, une frontière être franchie en quelques heures, une décision être prise en quelques minutes ; les sociétés, les territoires et les représentations qui donnent à ces événements leur portée se sont, eux, souvent constitués sur plusieurs décennies, parfois plusieurs siècles.

Histoire et Géopolitique

C'est ici que l'histoire retrouve toute son utilité pour la géopolitique. Henry Rousso, en travaillant sur l'histoire du temps présent, a montré combien le présent lui-même est une construction historique traversée par les héritages du passé et par la manière dont les sociétés se représentent leur propre histoire. Le temps présent n'est donc pas seulement celui de l'immédiateté. Il est aussi celui des mémoires et des temporalités qui se superposent. Une crise peut être nouvelle par ses formes ou par ses acteurs sans que tout ce qui la rend possible le soit.

La guerre de Trente Ans (1618-1648), dans laquelle Richelieu inscrit son action, en offre un exemple. Les décisions prises par le cardinal ne peuvent être comprises sans les transformations politiques et religieuses engagées depuis la Réforme de Luther, sans la construction progressive des monarchies européennes et sans les rivalités dynastiques et confessionnelles qui travaillent le continent depuis plusieurs générations. Comprendre Richelieu suppose donc de ne pas s'arrêter au personnage. De même, comprendre une puissance, une frontière ou une crise contemporaine suppose de remonter au-delà du moment où elle devient visible.

Le temps long n'est cependant ni la recherche d'une répétition de l'histoire ni la tentation de trouver dans le passé des recettes pour le présent. Richelieu lui-même nous en avertissait : « le passé ne se rapporte pas au présent » parce que « la constitution des temps, des lieux et des personnes est différente ». Le temps long sert précisément à connaître les héritages et comprendre les ruptures sans tomber dans le survol du commentaire de l’actualité imposé par le rythme du traitement quotidien de l’information contemporaine. Si l'événement nouveau chasse le précédent, l’étude de son histoire invite à ralentir pour mieux l’expliquer.

Perspective, la lettre mensuelle de l'Institut Richelieu

La Lettre mensuelle de l’Institut sera l’un des instrument de ce travail afin de prendre du recul et de mettre les évènements en perspective en faisant résonner les travaux de l’Institut avec les interrogations géopolitiques du présent.

Pour agir, l’Institut s'inscrit dans une géopolitique critique en ne regardant pas seulement le monde depuis le bureau des grands dirigeants. Les individus, les sociétés, les communautés, les aspérités culturelles et territoriales sont tout aussi importants. Ils ne sont pas le décor de l'histoire des États, ils en sont au centre.

Ainsi, si Richelieu écrivait pour un roi, et demandait dans son Testament politique à ce que tout conseiller connaisse particulièrement l'État auquel il appartient, nous entendons former des étudiants et des lecteurs du monde, à savoir des esprits capables de juger et de nuancer, parce qu'ils auront appris à se méfier des leçons toutes faites de l'histoire.

  • Armand du Plessis, cardinal de Richelieu, Testament Politique, Amsterdam, chez Henry Desbordes, 1688.
  • Marc Bloch, Apologie pour l’histoire ou Métier de l’historien, Paris, Armand Colin, 1949.
  • Henry Rousso, La dernière catastrophe. L’histoire, le présent, le contemporain, Paris, Gallimard, 2012.