De Kaboul à Kyiv : La fabrique américaine de la fragmentation de l'ordre international

Analyse | Sophie GUEUDET | Perspective N°1 | Octobre 2026

En 2018, la Stratégie de défense nationale des États-Unis marquait un basculement : la priorité identifiée n'était plus le terrorisme, mais le renouveau de la compétition stratégique entre États. Trois ans plus tard, le retrait chaotique de Kaboul semblait refermer le chapitre ouvert le 11 septembre 2001. En février 2022, l'invasion russe de l'Ukraine est venue, pour beaucoup, confirmer le diagnostic : l'histoire reprenait son cours, celui des chars qui franchissent les frontières, des sphères d'influence et des rivalités entre grandes puissances, comme l'école réaliste le soutenait de longue date.

Ce récit est pourtant trompeur. Il traite deux décennies de guerre contre le terrorisme comme une parenthèse, alors qu'elles ont profondément transformé la manière dont la violence s'exerce et dont l'ordre international se fait et se défait. Il lit aussi la guerre russe contre l'Ukraine comme une réactivation des logiques de guerre froide. Or, comme le montrent Luke Cooper et Mary Kaldor (2026), la fragmentation actuelle tient d'abord à la perte de tout accord sur les principes qui ordonnent le monde : le pouvoir s'est dispersé, une poignée de puissances ne peut plus dicter sa loi au reste de la planète, et les blocs d'hier se sont dissous en un jeu d'alignements changeants (voir aussi Acharya, 2014). Le Kremlin a beau se rêver en grande puissance d'antan, son fonctionnement réel repose sur la violence, la prédation, le transactionnalisme et la captation de rentes (Cooper, 2024). Depuis le retour de Trump au pouvoir, le constat vaut tout autant pour Washington.

Cette fragmentation se joue à trois niveaux, qui se nourrissent sans se confondre. Celui des règles, d'abord, où plus aucun accord ne tient sur les principes censés ordonner le monde. Celui de la puissance, ensuite, dispersée entre des États dont les alliances, loyautés et alignements fluctuent. Celui de la violence, enfin, exercée par une multitude d'acteurs, armées régulières, milices et mercenaires, qu'aucune autorité centrale ne contrôle plus.

Nous n'assistons pas au retour d'un ordre ancien, mais à une fragmentation de l'ordre international, et Washington y a pris une part considérable. Les États-Unis n'en sont pas la cause unique mais ils l'ont accélérée et, surtout, légitimée, en banalisant l'exception qu'ils entendaient combattre. Depuis 2001, chaque administration a promis le rétablissement de l'ordre : rétablir la gouvernance, combler les failles sécuritaires, défendre le système international centré sur les valeurs libérales. Chacune, par des moyens différents, a alimenté le désordre qu'elle prétendait contenir, et ce désordre a ensuite justifié de nouvelles promesses d'ordre, plus expéditives que les précédentes. C'est cette dialectique, bien plus qu'une suite d'erreurs stratégiques, qui a fabriqué le monde fragmenté d'aujourd'hui.

Bush : la souveraineté sous condition

L'ordre international moderne repose sur ce que Janosch Prinz et Conrad Schetter (2016) appellent un « triangle de souveraineté » : un État, un territoire, et le monopole de la violence légitime sur ce territoire. Cet idéal wébérien a toujours été une fiction commode, car aucun État ne s'est construit sans violence (Tilly, 1985). Il a pourtant servi d'étalon pour classer le reste du monde en États « faibles », « faillis » ou « fragiles ». Dans les années 1990, ce classement a commencé à produire des effets : avec les débats sur la sécurité humaine et la responsabilité de protéger, la souveraineté est devenue une performance, jugée de l'extérieur.

Le 11 septembre a donné à ce jugement un tour sécuritaire. Un État incapable de contrôler son territoire n'était plus seulement un problème pour sa population, il devenait une menace globale. La notion d'« espaces non gouvernés », héritière des cartes stratégiques qui opposaient un monde « connecté » à des marges « déconnectées » (Roberts, Secor et Sparke, 2003), s'est imposée dans le vocabulaire stratégique américain, et les zones tribales pakistanaises, le Yémen ou la Somalie sont devenus des théâtres d'opérations sans que le consentement des États concernés soit toujours clairement établi. Sur le papier, l'intégrité territoriale restait le fondement de l'ordre international. En pratique, au nom d'un système fondé sur la souveraineté, les États-Unis ont suspendu celle de plusieurs pays.

Le 11 septembre a donné à ce jugement un tour sécuritaire. Un État incapable de contrôler son territoire n'était plus seulement un problème pour sa population, il devenait une menace pour l'Occident. La notion d'« espaces non gouvernés », héritière des cartes stratégiques qui opposaient un monde « connecté » à des marges « déconnectées » (Roberts, Secor et Sparke, 2003), s'est imposée dans le vocabulaire stratégique américain pour désigner les territoires où l'État n'exerce plus de contrôle effectif sur la violence, et que l'on présume propices à l'implantation de groupes terroristes. Les zones tribales pakistanaises, le Yémen ou la Somalie sont devenus des théâtres d'opérations sans que le consentement des États concernés soit toujours clairement établi. Sur le papier, l'intégrité territoriale restait le fondement de l'ordre international. En pratique, au nom de ce même, les États-Unis ont suspendu celle de plusieurs pays.

La Somalie en offre l'illustration la plus nette. En 2006, l'Union des tribunaux islamiques avait ramené à Mogadiscio un calme relatif que la ville n'avait pas connu depuis quinze ans. Washington, qui y voyait un refuge pour des membres d'al-Qaïda, a soutenu à la fin de l'année l'intervention éthiopienne qui l'a chassée, Addis-Abeba ayant ses propres raisons de redouter un pouvoir islamiste à sa frontière. Al-Shabaab, jusque-là l'aile la plus radicale des tribunaux, en est sortie renforcée : l'occupation éthiopienne lui a offert une cause nationaliste et en a fait la principale force de l'insurrection, bien plus durable que les Tribunaux eux-mêmes.

C'est pourtant sur ce socle que Washington a cru pouvoir produire de l'ordre par la force. En Irak, il procède en 2003 à un renversement de régime sans mandat du Conseil de sécurité, convaincu qu'il suffit de chasser un dictateur, d'organiser des élections et de former une armée pour que la légitimité suive. Elle n'a pas suivi. La dissolution de l'armée et la purge de l'administration baasiste ont jeté des centaines de milliers d'hommes armés dans l'insurrection. En Afghanistan, lutte antiterroriste, mission de l'OTAN et programmes de développement se sont empilés sans jamais s'articuler. La contre-insurrection relancée en 2007 a obtenu des accalmies, notamment grâce au ralliement des tribus sunnites contre al-Qaïda, mais ces accalmies dépendaient de l'argent et des armes américains et se sont défaites avec le retrait. Comme l'a montré Roger Mac Ginty (2012), la stabilisation vise moins à construire la paix qu'à contenir le désordre à moindre coût.

Dans la réédition de 2006 de New and Old Wars, Mary Kaldor lisait déjà l'Irak comme une « nouvelle guerre » plutôt que comme un conflit interétatique : milices identitaires, économie de prédation, violence dirigée contre les civils. L'intervention censée restaurer l'État a produit exactement le type de conflit fragmenté qu'elle devait prévenir. L'État islamique, né de ces décombres, en sera la conséquence la plus spectaculaire.

Au bout du compte, l'opposition entre ordre et désordre ne relève pas seulement du diagnostic, elle fonctionne comme une ressource. Le désordre, une fois identifié, cartographié et mis en récit, justifie les mesures d'exception, les opérations sans terme et les guerres sans frontières (Keen, 2006). En étouffant les ordres politiques percus comme déviants, Washington a nourri les conditions mêmes de la menace désignée. Cette logique a été forgée par les faucons de l'administration Bush, mais elle leur a survécu : élu pour tourner la page, Barack Obama en a changé la forme sans en abandonner le fond.

Obama : l'ordre à distance

Barack Obama arrive à la Maison-Blanche avec un mandat clair : sortir des guerres de son prédécesseur. Il fixe un calendrier de retrait d'Irak, interdit la torture et promet de fermer Guantánamo, ce qu'il ne fera jamais. Il n'a pas mis fin pour autant à la guerre contre le terrorisme : il l'a rendue plus légère, plus discrète et surtout plus durable.

L'outil emblématique de cette mutation est le drone. Sous Bush, les frappes au Pakistan se comptaient en dizaines ; sous Obama, elles se comptent en centaines, et s'étendent au Yémen, à la Somalie puis à la Libye, tandis que les forces spéciales sont déployées dans plus d'une centaine de pays. Pour rendre ce dispositif légal, l'administration étire le droit plutôt que de l'enfreindre ouvertement. Le critère d'imminence de la menace est réinterprété au point de perdre son sens temporel, on frappe des États jugés « incapables ou peu désireux » de traiter eux-mêmes la menace, et certaines frappes visent des individus non identifiés, sur la seule base de comportements jugés suspects. Une autorisation d'usage de la force votée par le Congrès en 2001 sert encore, plus de dix ans plus tard, à justifier des opérations contre des groupes qui n'existaient pas à l'époque.

Le drone pousse à son terme la logique des espaces non gouvernés. Il n'a plus besoin de territoire, puisque la menace est traquée là où elle se trouve, c'est-à-dire potentiellement partout. La guerre devient permanente et quasiment invisible pour l'opinion américaine, sans soldats tués ni grand débat parlementaire. Le précédent est lourd : de la Turquie à l'Iran, en passant par de nombreux acteurs non étatiques, la frappe à distance est devenue un mode ordinaire de gestion des ennemis. Washington n'a pas seulement pratiqué l'exception, il l'a exportée.

La Libye montre ce que devient cette exception lorsqu'elle se combine avec l'ambition d'ordre. En mars 2011, le Conseil de sécurité autorise une intervention pour protéger les civils de Benghazi, menacés par les troupes de Kadhafi. En quelques mois, la protection des civils se mue en renversement de régime, et le dirigeant libyen est tué en octobre. Rien n'a été prévu pour la suite ; Obama qualifiera lui-même l'absence de plan pour l'après-Kadhafi de pire erreur de sa présidence. Le pays se fragmente en gouvernements rivaux et en milices, ses arsenaux se déversent vers le Sahel et alimentent dès 2012 la crise malienne, avant que la Turquie, les Émirats, l'Égypte et les mercenaires russes de Wagner ne s'y installent. Le coût diplomatique est tout aussi durable : Moscou et Pékin estiment avoir été dupés par un mandat humanitaire détourné, et la légitimité du concept de responsabilité de protéger ne s'en remettra pas.

Ce précédent pèse lourd lorsque la Syrie s'embrase. En août 2012, Obama prévient que l'usage d'armes chimiques par Damas franchirait une « ligne rouge ». Un an plus tard, l'attaque de la Ghouta fait plus d'un millier de morts. Le président hésite, soumet la décision au Congrès après le refus du Parlement britannique de suivre, puis accepte une solution négociée sous l'égide de Moscou : le démantèlement de l'arsenal chimique syrien. Obama n'a pas simplement reculé : il a remplacé la punition par une coercition négociée, en obtenant par la menace la destruction de l'arsenal chimique déclaré. On peut défendre ce choix, qui a évité une nouvelle guerre régionale aux conséquences imprévisibles. Mais l'épisode révèle un désordre d'un genre nouveau, non plus celui de l'excès d'intervention, mais celui de l'écart entre la parole et l'acte : Washington continue de fixer les normes, sans plus se donner les moyens de les faire respecter.

La Syrie est ainsi devenue le terreau d’une logique de fragmentation multiscalaire. L'Iran et le Hezbollah y soutiennent le régime, rejoints par la Russie en 2015 ; la Turquie, l'Arabie saoudite, le Qatar et les Émirats y parrainent chacun leurs factions ; l'État islamique y installe sa capitale, Raqqa ; les Kurdes, armés par Washington contre les jihadistes, y sont combattus par la Turquie, pourtant alliée des États-Unis au sein de l'OTAN. La politique américaine elle-même se fragmente : la CIA et le Pentagone mènent des programmes concurrents de soutien aux rebelles, et en 2015 un général reconnaît devant le Congrès que le programme d'entraînement du Pentagone, doté d'un demi-milliard de dollars, n'a produit qu'une poignée de combattants en activité.

L'administration Obama avait pourtant annoncé dès 2011 un « pivot » vers l'Asie, c'est-à-dire un recentrage sur la compétition avec la Chine. Le Moyen-Orient l'a rattrapée : en 2014, la chute de Mossoul ramène les troupes américaines en Irak, trois ans après leur départ, et la même année l'annexion de la Crimée ne suscite que des sanctions limitées. Le bilan est paradoxal. Obama a remplacé l'occupation par la guerre à distance, mais la logique de fond est restée : souveraineté conditionnelle, exception normalisée, ordre défini unilatéralement. Et l'écart entre les normes proclamées et les pratiques effectives est désormais visible de tous. Donald Trump n'aura pas à démanteler un ordre cohérent ; il lui suffira d'en tirer les conséquences, en cessant de faire semblant.

Trump I : le désordre assumé

Les prédécesseurs de Donald Trump avaient produit du désordre au nom de l'ordre. L'« America First » ne prétend plus défendre un système international : il le traite comme un marché où chaque relation se négocie au cas par cas, alliés compris. Il serait toutefois trompeur d'y voir une rupture absolue. Washington avait soutenu Moubarak, couvert la monarchie saoudienne et fermé les yeux sur bien des violations commises par ses partenaires. La nouveauté tient moins aux pratiques qu'à la disparition du discours qui les enveloppait : Trump n'a pas inventé les contradictions de l'hégémonie américaine, il les a mises à nu (Regilme, 2019).

La première d'entre elles est la collusion avec les régimes autoritaires, désormais revendiquée. À Helsinki, en juillet 2018, le président américain donne publiquement raison à Vladimir Poutine contre ses propres services de renseignement sur l'ingérence russe dans l'élection de 2016. Avec Kim Jong-un, il enchaîne trois rencontres en un an, sans obtenir le moindre engagement vérifiable sur le nucléaire nord-coréen. Après l'assassinat du journaliste Jamal Khashoggi au consulat saoudien d'Istanbul, il défend la relation avec Riyad au nom des contrats d'armement. En octobre 2019, au terme d'un appel avec Recep Tayyip Erdogan, il annonce le retrait des troupes américaines du nord de la Syrie, ouvrant la voie à une offensive turque contre les forces kurdes qui avaient porté l'essentiel du combat au sol contre l'État islamique. Pour tous les partenaires de Washington, le message est limpide : la protection américaine n'est plus une garantie, c'est une option révocable.

Le même principe s'applique aux institutions. Les États-Unis quittent l'accord de Paris sur le climat, l'accord sur le nucléaire iranien, le traité sur les forces nucléaires intermédiaires, le traité Ciel ouvert et le Conseil des droits de l'homme de l'ONU, puis engagent leur retrait de l'Organisation mondiale de la santé en pleine pandémie. Ils paralysent l'organe d'appel de l'OMC en bloquant la nomination de ses juges et imposent des droits de douane à leurs alliés européens et canadiens au nom de la sécurité nationale. Au sein de l'OTAN, le président laisse planer le doute sur l'engagement de défense mutuelle, clé de voûte de l'Alliance. Or une alliance dont le garant principal met en doute la parole ne dissuade plus personne et ne rassure plus ses membres.

Les alliés réagissent comme on pouvait s'y attendre : ils se couvrent. La Turquie, membre de l'OTAN, achète des systèmes de défense antiaérienne russes S-400 ; les monarchies du Golfe diversifient leurs protecteurs ; Emmanuel Macron diagnostique la « mort cérébrale » de l'OTAN et relance le thème de l'autonomie stratégique européenne. Ce qui se dessine là n'est pas un retour à une logique de grande puissance, mais la structuration du multialignement, où chacun négocie avec tout le monde, et où le transactionnalisme prime. Les accords d'Abraham de 2020 en illustrent la dynamique: la normalisation entre Israël et plusieurs États arabes est obtenue par une série de transactions, de la reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental au retrait du Soudan de la liste des États soutenant le terrorisme. La question palestinienne est simplement contournée. Elle reviendra trois ans plus tard, dans la violence.

Trump n'abandonne pas pour autant les outils de la guerre contre le terrorisme ; il en élargit l'usage. Il intensifie les frappes en Somalie et allège les règles d'engagement. En janvier 2020, surtout, il fait éliminer par drone, à Bagdad, le général iranien Qassem Soleimani. Jamais la logique de l'assassinat ciblé, conçue contre des réseaux terroristes, n'avait été appliquée aussi ouvertement à un haut responsable d'un État avec lequel les États-Unis n'étaient pas officiellement en guerre, et sur le territoire d'un pays tiers. Les instruments forgés contre des acteurs non étatiques servent désormais dans les rivalités entre États : la frontière entre guerre contre le terrorisme et compétition entre puissances, que l'on présente souvent comme une succession, se révèle poreuse.

Un mois plus tard, en février 2020, les États-Unis signent à Doha un accord avec les talibans, ceux-là mêmes qu'ils avaient chassés du pouvoir dix-neuf ans plus tôt. Le gouvernement afghan, porté à bout de bras par Washington pendant deux décennies, n'est pas partie à l'accord ; il est sommé de libérer cinq mille prisonniers et prend acte d'un calendrier de retrait négocié sans lui. L'entreprise lancée en 2001 pour restaurer l'ordre en Afghanistan se conclut par une transaction entre l'occupant et ses ennemis, par-dessus la tête de l'État qu'elle avait construit. Il reviendra à Joe Biden d'en assumer les conséquences.

Biden : l'Amérique de retour ?

« America is back. » Le slogan de Joe Biden promet une rupture nette avec son prédécesseur, et les premiers gestes semblent lui donner raison : retour dans l'accord de Paris et à l'OMS, réconciliation affichée avec les alliés, « sommet pour la démocratie » dès décembre 2021. Le monde est relu comme un affrontement entre démocraties et autocraties, et la tâche paraît simple : réparer ce que Trump avait abîmé. Mais qu'est-ce qui est de retour, au juste ? Derrière le changement de ton, les continuités sont nombreuses, et elles portent souvent sur l'essentiel.

Biden exécute d'abord l'accord de Doha négocié par Trump. En août 2021, le retrait d'Afghanistan tourne à la débâcle : Kaboul tombe avant le départ des dernières troupes, et un attentat à l'aéroport tue treize soldats américains et environ 170 Afghans. Le président présente toutefois ce départ comme la fin des « guerres sans fin ». Un an plus tard, pourtant, un drone américain tue le chef d'al-Qaïda, Ayman al-Zawahiri, en plein centre de Kaboul. La guerre contre le terrorisme continue sous la forme que lui avait donnée Obama : à distance, sans territoire et sans échéance.

La continuité est tout aussi frappante sur le plan économique. Biden conserve les droits de douane imposés par Trump à la Chine, puis les relève sur les véhicules électriques, et y ajoute des contrôles drastiques sur les exportations de semi-conducteurs. Sa grande loi d'investissement climatique, l'Inflation Reduction Act, subventionne la production sur le sol américain au point d'irriter ses alliés européens, et l'organe d'appel de l'OMC reste paralysé. Le protectionnisme a changé de vocabulaire, il n'a pas disparu. Au Moyen-Orient, le candidat qui promettait de traiter l'Arabie saoudite en paria se rend à Djeddah à l'été 2022 pour saluer Mohammed ben Salmane, quatre ans après l'assassinat de Jamal Khashoggi. La collusion avec les régimes autoritaires du Golfe reprend son cours, au nom du pétrole et de la stabilité régionale, tandis que Washington pousse à une normalisation entre Israël et Riyad qui contourne, une fois encore, la question palestinienne.

Au Sahel, vingt ans de stabilisation s'achèvent par un échec. Entre 2020 et 2023, des coups d'État renversent les gouvernements du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Les juntes expulsent les forces françaises, Niamey congédie aussi les troupes américaines et, en 2024, les États-Unis évacuent leur base de drones d'Agadez, pièce maîtresse de leur dispositif régional, tandis que les mercenaires russes prennent la place. Les « espaces non gouvernés » que Washington voulait ordonner sont désormais bel et bien gouvernés, mais par des régimes militaires qui négocient leur protection au plus offrant.

C'est dans ce contexte que survient l'invasion russe de février 2022, qui offre à Biden l'occasion d'une vraie rupture. Il rend public le renseignement avant l'attaque, réunit plus de cinquante pays pour coordonner l'aide militaire à Kyiv, adopte des sanctions d'une ampleur inédite et gère soigneusement le risque d'escalade, au prix de livraisons d'armes souvent tardives. L'Ukraine résiste et l'OTAN retrouve une raison d'être ; c'est le principal succès de sa présidence. À première vue, c'est le retour des blocs. Regardée de plus près, l'image se brouille. Du côté russe, les mercenaires de Wagner, les républiques séparatistes du Donbas créées en 2015 avec l’appui de Moscou, les drones iraniens, puis les obus et les soldats nord-coréens composent une coalition hétéroclite, et les sanctions sont massivement contournées via l'Asie centrale, le Caucase, la Turquie ou les Émirats. Cooper et Kaldor le résument ainsi : formellement, c'est une guerre classique entre États pour le contrôle d'un territoire, mais la Russie y agit en acteur typique des « nouvelles guerres », mêlant nationalisme identitaire et prédation, sans la cohérence ni la centralisation du projet impérial russe.

Surtout, le reste du monde refuse de choisir. Une grande partie de l'Afrique et de l'Asie s'abstient aux Nations unies, et aucune puissance du Sud, de l'Inde au Brésil en passant par l'Afrique du Sud, ne s'associe aux sanctions. L'Inde multiplie ses achats de pétrole russe, la Turquie arme Kyiv tout en commerçant avec Moscou, et les monarchies du Golfe refusent d'augmenter leur production pour soulager les Occidentaux. La coalition de Biden est solide, mais elle reste occidentale. Au même moment, la guerre qui éclate au Soudan en avril 2023 fait des dizaines de milliers de morts dans une indifférence quasi générale. Le monde de 2022 n'est pas celui de 1947 : c'est un monde de multialignement, où les puissances moyennes monnaient leur neutralité.

C'est pourtant à Gaza que la restauration se brise. Après les massacres commis par le Hamas le 7 octobre 2023, l'administration Biden apporte un soutien militaire et diplomatique continu à la campagne israélienne. Les livraisons d'armes se poursuivent malgré des dizaines de milliers de morts, la destruction systématique des infrastructures civiles et l'usage de la famine comme arme de guerre ; Washington oppose à plusieurs reprises son veto aux résolutions de cessez-le-feu au Conseil de sécurité. En janvier 2024, lorsque la Cour internationale de justice ordonne à Israël de prévenir tout acte de génocide, la Maison-Blanche juge la plainte sud-africaine sans fondement. Depuis, Amnesty International en décembre 2024, puis la commission d'enquête des Nations unies en septembre 2025, ont conclu à un génocide. Il est devenu difficile de nommer autrement ce qui s'est produit à Gaza, et tout aussi difficile de ne pas voir que Washington en a fourni les moyens.

Le contraste avec l'Ukraine est dévastateur. En 2023, Washington avait salué le mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale contre Vladimir Poutine ; en novembre 2024, il dénonce celui émis contre Benyamin Netanyahou. Pour une grande partie du monde, la démonstration est faite : l'« ordre fondé sur les règles[1] » vaut pour les adversaires, pas pour les alliés. En invoquant le droit humanitaire contre les bombardements russes sur les villes ukrainiennes tout en armant ceux qui frappent Gaza, Washington n'a pas seulement fait preuve d’incohérence: il a fait du droit international une ressource stratégique au service d’objectifs politiques, économiques ou militaires[2]. Le droit international n'a pas disparu pour autant : la plainte sud-africaine devant la CIJ montre plutôt que les puissances globales n’exercent plus le quasi-monopole sur les instruments juridiques internationaux.

L'Amérique de Biden est donc revenue, mais pas là où on l'attendait. Elle a restauré les alliances occidentales et le langage de l'ordre libéral, tout en conservant l'essentiel de ce qui le minait : la guerre à distance, le protectionnisme, la collusion avec les régimes autoritaires et le soutien à ce qu'Amnesty International et la commission d'enquête de l'ONU qualifient de génocide. Rétrospectivement, sa présidence ressemble à une parenthèse, la vraie, dans une trajectoire de fragmentation qui lui préexistait et lui a survécu.

Trump II : le chaos comme mot d'ordre

En janvier 2025, Donald Trump revient à la Maison-Blanche, et l'Ukraine, que Biden avait érigée en symbole de l'ordre à défendre, devient le terrain d'une tout autre logique. Le second mandat ne se contente plus de tirer les conséquences de la fragmentation : il en fait une méthode. L'ordre promis est celui de la « paix par la force » et des marchandages entre hommes forts, un monde pacifié par une succession de transactions. Dans les faits, Washington adopte la grammaire même que Cooper et Kaldor attribuent au Kremlin, ce qui confirme leur intuition d'une poussée des logiques clientélistes jusque dans les démocraties occidentales.

En août 2025, Trump reçoit Vladimir Poutine en Alaska, et les principes discutés ce jour-là deviennent, aux yeux de Moscou, la base de toute négociation. La pression porte avant tout sur Kyiv : en octobre, Trump exige l'arrêt des combats sur la ligne de front, ce qui revient à laisser à la Russie les territoires conquis, puis il presse l'Ukraine de cesser ses frappes sur les installations énergétiques russes. Les cycles de négociation s'enchaînent, de Genève à Abou Dhabi en passant par Mar-a-Lago, sans aboutir ; fin septembre 2026, le président en est encore à espérer un accord avant l'hiver. La souveraineté ukrainienne, principe cardinal de l'ordre international sous Biden, devient un actif négociable parmi d'autres, à côté des minerais, des corridors céréaliers et des trêves énergétiques.

Ce qui est négociable à l'est se prend par la force ailleurs. Le 3 janvier 2026, les forces américaines bombardent Caracas et enlèvent Nicolás Maduro. Washington qualifie le raid d'opération de police contre un trafiquant de drogue en fuite, après des mois de frappes contre des embarcations présentées comme narcoterroristes. Trump annonce dans la foulée que les États-Unis vont diriger le Venezuela pour une durée indéterminée, et l'accès au pétrole est ouvertement présenté comme un objectif. Vingt-trois ans après Bagdad, tout y est : la criminalisation de l'adversaire, l'usage de la force sans mandat, le renversement de régime. Seul le discours a disparu. On ne promet plus la démocratie, seulement le contrôle et les ressources.

L'Iran pousse cette logique à son paroxysme. En juin 2025, les États-Unis s'associent à la guerre de douze jours lancée par Israël en bombardant les sites nucléaires iraniens. Le 28 février 2026, alors même que des négociations sont en cours, Washington et Israël déclenchent une offensive de grande ampleur qui tue le Guide suprême Ali Khamenei et plusieurs hauts responsables, et Trump affiche ouvertement l'objectif d'un renversement de régime. Il évoque bientôt la prise des installations pétrolières de l'île de Kharg, et menace publiquement de faire disparaître « une civilisation entière », propos qu'Amnesty International juge assimilables à une menace de génocide. Sept mois plus tard, la guerre n'est pas finie : un mémorandum signé en juin s'est effondré dès juillet, et les frappes se poursuivent depuis par vagues successives.

Cette guerre est aussi la démonstration la plus claire de la fragmentation en cours. Ce n'est pas un affrontement entre deux blocs, mais un enchevêtrement de belligérants : les monarchies du Golfe frappent l'Iran, parfois en secret, les milices irakiennes et les Houthis étendent le conflit, et Téhéran revendique sa souveraineté sur le détroit d'Ormuz avant de négocier avec Oman le partage de son contrôle et de ses revenus. Quand Trump demande à ses alliés de l'OTAN de l'aider à rouvrir le détroit, ils refusent ; il leur répond que les États-Unis n'ont besoin de personne. La plus grande puissance militaire du monde mène une guerre délibérée sans ses alliés historiques, aux côtés de partenaires régionaux aux objectifs volatiles.

La guerre se déplace ainsi au Liban. Deux jours après la mort de Khamenei, le Hezbollah reprend ses tirs ; Israël lance une offensive terrestre et occupe le sud du pays depuis mars. Le 8 avril, au lendemain d'un cessez-le-feu dont Washington et Israël affirment qu'il ne couvre pas le Liban, des frappes israéliennes massives tuent plus de 350 personnes en une journée, dont près d'une centaine à Beyrouth. Les trêves successives, annoncées depuis la Maison-Blanche, n'empêchent pas les frappes de continuer. Après Gaza, le soutien américain à la guerre israélienne s'étend désormais à toute la région, sans autre horizon politique que la force.

Reste la Chine, principal argument des tenants de la thèse du retour des grandes puissances. Depuis Biden, Washington la désigne comme son grand rival, et l'on pourrait voir dans leur affrontement l'esquisse d'une nouvelle bipolarité. La pratique raconte autre chose. Les droits de douane imposés par Trump en 2025 déclenchent une surenchère dépassant les 100 % de part et d'autre, jusqu'à la trêve d'octobre : Washington suspend ses tarifs, Pékin renonce à restreindre ses exportations de terres rares. En mai 2026, Trump est reçu en grande pompe à Pékin, avec au menu des contrats d'avions et de produits agricoles, et jusqu'aux ventes d'armes à Taïwan, que Washington s'était pourtant engagé à ne jamais négocier avec Pékin. La Chine, de son côté, achète l'essentiel du pétrole iranien sous sanctions, mais se tient à l'écart de la crise du Golfe et voit même ses propres navires bloqués par Téhéran. Les rivalités de puissance se manifeste ainsi par une négociation permanente, et les pays tiers, de l'Inde au Golfe en passant par le Brésil et la Turquie, commercent avec l'une comme avec l'autre. Ce n'est pas un retour à la politique des grandes puissances, c'est une logique de marché.

On objectera qu'un axe se dessine pourtant. Moscou et Pékin ont proclamé un partenariat « sans limites » à la veille de l'invasion de l'Ukraine, des drones iraniens et des soldats nord-coréens ont servi l'effort de guerre russe, et plusieurs analystes font état d'images satellites russes et chinoises fournies à l'Iran. En face, l'OTAN s'est élargie à la Finlande et à la Suède, et l'alliance AUKUS lie Washington, Londres et Canberra. Ces convergences sont réelles, mais elles ne font pas des blocs. Aucun traité ne lie Moscou, Pékin, Téhéran et Pyongyang, aucune discipline commune ne s'impose à eux, et leur solidarité s'arrête là où commencent leurs intérêts : Pékin fournit à la Russie des composants, pas ouvertement des armes, et ne s'engage pas militairement aux côtés de l'Iran. Ce sont des partenariats d'opportunité, pas des alliances, et le camp occidental, on va le voir, n'est guère plus discipliné.

C'est toutefois la relation transatlantique, pilier historique de l'ordre international libéral, qui révèle le mieux la nature du moment. En février 2025, à Munich, le vice-président JD Vance consacre son discours non pas à la Russie, mais aux démocraties européennes, accusées de bâillonner leurs propres citoyens. Quelques semaines plus tard, l'Union européenne est frappée par les droits de douane du « jour de la libération », puis contrainte en juillet d'accepter un accord qui taxe à 15 % la plupart de ses exportations. Les Européens sont tenus à l'écart du sommet d'Alaska où se discute la sécurité de leur continent, sommés de porter leurs dépenses de défense à 5 % de leur PIB, puis rabroués pour avoir refusé de le suivre à Ormuz. L'alliance n'est plus une communauté de valeurs, ni même de sécurité : c'est une relation de créancier à débiteur, que Washington renégocie à chaque crise. Les Européens réarment, mais au sein d'une alliance dont le garant est devenu la principale source d'incertitude, comme l’illustre la crise du Groenland. Dès le lendemain du raid de Caracas, Trump réaffirme que les États-Unis ont besoin du Groenland, en moquant les efforts de défense du Danemark et en affirmant que Copenhague est incapable d'assurer la sécurité de l'île. La Première ministre danoise répond qu'une prise de contrôle américaine signifierait la fin de l'OTAN. La crise s'apaise, puis rebondit : au sommet d'Ankara, en juillet 2026, Trump réitère que l'île doit passer sous contrôle américain et menace de retirer ses troupes d'Europe. L'argument est exactement celui qui justifiait les frappes au Yémen ou au Pakistan : un État jugé incapable de contrôler son territoire perd le droit d'y exercer pleinement sa souveraineté. La souveraineté conditionnelle, inventée pour les marges du monde, s'applique désormais au cœur de l'Alliance atlantique.

Conclusion : l'ordre qui fragmente

De Bagdad à Kyiv, et jusqu'à Caracas, Téhéran et Nuuk, le fil est continu. Chaque administration américaine a promis de l'ordre, et chacune a produit du désordre, qui a ensuite justifié de nouvelles promesses d'ordre, plus expéditives et moins contraintes que les précédentes : l'occupation a cédé la place au drone, le drone à la transaction, la transaction à l'appropriation pure et simple. Tout n'a pas été vain : l'aide occidentale a permis à l'Ukraine de survivre à une invasion qui devait l'effacer. Mais à chaque étape, Washington a affaibli les règles qui le liaient : la souveraineté des États, la retenue dans l'usage de la force, la parole donnée aux alliés, l'universalité du droit.

Les États-Unis n'ont pas fabriqué seuls la fragmentation du monde, mais ils l'ont accélérée à ses trois niveaux. Celui des règles, en banalisant l'exception, du ciblage à distance au renversement de régime. Celui de la puissance, en traitant leurs alliances comme des contrats révocables, ce qui pousse alliés et partenaires au multialignement. Celui de la violence, en laissant derrière eux, de l'Irak à la Libye et au Sahel, des États défaits où milices et mercenaires prospèrent. Surtout, ils l'ont légitimée : Moscou, Ankara, Abou Dhabi ou les juntes sahéliennes suivent leurs propres trajectoires, mais trouvent dans les précédents américains de quoi justifier les leurs.

C'est pourquoi la thèse du retour des grandes puissances est un trompe-l'œil. Elle suppose des pôles capables d'organiser le monde autour d'eux, de discipliner leurs alliés et de stabiliser leurs rivalités. Or même la rivalité sino-américaine se joue comme un marchandage, et l'alliance atlantique comme une négociation entre créancier et débiteur. Les grandes puissances d'aujourd'hui se comportent moins en architectes d'un ordre qu'en entrepreneurs de la fragmentation. Bertrand Badie (2004) parlait déjà d'« impuissance de la puissance » : jamais l'expression n'a semblé aussi juste.

[1] Rules-based international order

[2] Lawfare

Références

  • Acharya, A. (2014). The End of American World Order. Polity.
  • Badie, B. (2004). L'impuissance de la puissance. Essai sur les nouvelles relations internationales. Fayard.
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  • Cooper, L. et Kaldor, M. (2026). « Ukraine, Russia and New Wars ». Globalizations.
  • Kaldor, M. (2006). New and Old Wars: Organized Violence in a Global Era, 2e éd. Polity.
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