Hervé Pierre, Le général Beaufre. Père de la stratégie française
Note de lecture de Sophie Gueudet | Hervé Pierre, Le général Beaufre. Père de la stratégie française, préface de Michel Goya, Paris, Perrin / Ministère des Armées, 2025, 396 pages.
mis à jour le 9 octobre 2026
Institut Richelieu | Histoire et Géopolitique
Il n'existait jusqu'ici aucune biographie d'André Beaufre (1902-1975). Son Introduction à la stratégie, parue en 1963, a pourtant été traduite dans le monde entier. En France, on l'a longtemps tenu à distance, et quand on le cite, c'est presque toujours pour ce seul livre. Le général Hervé Pierre, qui lui a consacré une thèse de science politique en 2020 puis un premier ouvrage, Portraits croisés, avec Roland Beaufre, comble ce vide pour le cinquantenaire de sa mort. Le livre a la forme d'une biographie. Il est en réalité une contribution à l'histoire de la pensée stratégique française, et cela tient à deux choix de l'auteur.
Le premier est de lire la vie de Beaufre à travers les trois grands arcs d'affrontement de la France du XXe siècle.
La Seconde Guerre mondiale, qu'il vit depuis l'effondrement de 1940 au Grand Quartier général jusqu'à la Libération. Les guerres de l'Empire, du Rif, où il est blessé jeune lieutenant, à l'Indochine, à l'Algérie et à Suez. La guerre froide enfin, qui le mène jusqu'à l'OTAN et à Washington. S'y ajoute une dernière campagne, intellectuelle, menée après son départ de l'armée. Hervé Pierre ne range pas ces périodes côte à côte, il montre comment elles se recoupent. Suez relève à la fois de la guerre coloniale et de l'âge nucléaire. La division « pentagonale » que Beaufre expérimente en 1954 pour combattre sous menace atomique est emportée par l'Algérie. Les leçons tirées de 1940 nourrissent aussi bien sa tactique des années 1950 que sa réflexion sur la dissuasion.
Ce sont ces arcs qui nourrissent les concepts. La « paix-guerre » naît de l'observation de l'année 1938, à la veille du conflit mondial, et paraît en 1939 dans un article non signé de la Revue des Deux Mondes. En 1942, sa mise en non-activité lui laisse le temps de mettre ses idées au propre : ces pages sont le terreau de l'Introduction, publiée vingt et un ans plus tard. Suez lui laisse une question qu'il ne lâchera plus : comment un succès militaire peut-il tourner à la défaite politique ? Il y répond en termes de stratégie totale, en y intégrant désormais la dissuasion nucléaire.
Le second choix tient aux sources.
L'auteur croise des archives d'une variété rare : fonds privés de la famille et entretiens avec les proches, archives du Quai d'Orsay, de l'OTAN, du Service historique de la Défense, de l'IFDES, des fonds Liddell Hart, des correspondances de Beaufre et sur Beaufre. Ce croisement permet de suivre une idée depuis sa première ébauche jusqu'à sa forme publiée, et de confronter le récit que Beaufre a donné de lui-même à ce que disent les documents. Les Mémoires s'en trouvent parfois corrigés, à Anfa notamment, où il fut l'interprète de Giraud plus qu'un négociateur. On mesure aussi le poids des rencontres : Liddell Hart, avec qui il partage l'expression de stratégie indirecte sans lui donner le même sens, ou de Lattre, dont il devient l'homme de confiance puis la plume. Officier général, l'auteur lit ces documents avec une connaissance intime des codes de l'institution, qui éclaire notamment les rapports de Beaufre avec ses chefs.
Le dernier tiers du livre examine le système lui-même, sa façon de penser l'espace de la stratégie puis son rapport au temps, en soumettant chaque idée à la discussion. Pour Beaufre, rappelle l'auteur, l'approche stratégique « ne peut être que globale, intégrante, totale, et non pas limitée au seul recours à la force armée ». Beaufre n'a jamais fait l'unanimité, et le livre ne cherche pas à le cacher. Ses détracteurs lui ont reproché de présenter sous des mots neufs des idées anciennes. Hervé Pierre prend l'objection au sérieux et y répond. Selon lui, l'apport de Beaufre tient moins à l'invention qu'à la recomposition : il emprunte à Clausewitz, à Foch ou à Liddell Hart, mais il rend ces concepts compatibles entre eux et les fait travailler ensemble pour éclairer des situations que leurs auteurs n'avaient pas connues. Vue ainsi, l'originalité de Beaufre est celle d'un assembleur, et c'est précisément ce qui lui permet de penser dans un même cadre la bombe, la guerre classique et la guérilla.
Reste à comprendre pourquoi un auteur traduit dans le monde entier a pu s'effacer des références françaises.
Le livre en donne plusieurs raisons. Sur la dissuasion, Beaufre refuse de tout miser sur l'arme nucléaire : il la veut adossée à des forces classiques capables d'agir et à une dissuasion populaire. Fort de ses années à l'OTAN, il juge en outre qu'une force nationale peut coexister avec l'appartenance à une alliance. Il continue enfin d'étudier la guerre révolutionnaire, dans laquelle il voit un moyen de contourner la dissuasion. Ces positions le placent en marge de la doctrine officielle au moment même où celle-ci se structure.
Cette marginalité a des effets concrets. L'Institut français d'études stratégiques (IFDES), que de Gaulle lui avait proposé de fonder en 1962 et qui avait profité du succès de l'Introduction, voit ses financements publics se réduire dès le milieu des années 1960. Après le Livre blanc de 1972, qui clôt le débat, il n'a plus d'avenir. Beaufre trouve d'autres tribunes, comme conférencier à l'étranger et chroniqueur au Figaro. Son audience se déplace alors hors de France, tandis que son nom est de moins en moins cité à l'École de guerre.
Tout l'intérêt du livre est de tenir ensemble ces deux histoires : celle d'une pensée qui se forme au contact des guerres du siècle, et celle d'une pensée que l'institution laisse de côté. Les archives permettent de suivre l'une et l'autre, et rendent à Beaufre une cohérence que la lecture de la seule Introduction à la stratégie ne donnait pas voir. Hervé Pierre prolonge d'ailleurs ce travail avec deux éditions annotées, les Écrits de combat 1939-1942 et Stratégie pour demain. Le présent ouvrage livre donne surtout envie de lire Beaufre au-delà de l'Introduction, et en confirme encore aujourd’hui l’immense portée de ses travaux : la paix-guerre n'est pas si loin de ce que l'on décrit aujourd'hui en termes de compétition stratégique, de contestations de l’ordre international et d'affrontements hybrides.