Le retour de la géopolitique
L'ambassadeur Gérard Araud signe le premier Grand Format de Perspective, la newsletter éditorial de l'Institut Richelieu.
mis à jour le 12 octobre 2026
Institut Richelieu | Histoire et Géopolitique
Gérard Araud a été ambassadeur de France en Israël, représentant permanent auprès des Nations unies à New York, puis ambassadeur aux États-Unis. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont Nous étions seuls et les Leçons de diplomatie chez Tallandier.
Nous pensions que la géopolitique avait été renvoyée dans l’ombre que, d’après nous les Européens, elle n’aurait jamais dû quitter.
En effet, nous l’associons aux malheurs infinis du siècle passé et nous nous félicitions de lui avoir substitué le multilatéralisme, la coopération et le droit international. D’ailleurs, n’était-elle pas une discipline récente née dans cet infernal laboratoire des théories mortifères que fut le dix-neuvième siècle, le mot n’apparaissant même qu’en 1899 ? Ne faisait-elle pas de l’Etat le cœur des relations internationales et ne les soumettait-elle donc pas implicitement à son égoïsme borné et brutal ? C’était à la fois entretenir le risque, d’un côté, de diviniser l’Etat aux intérêts duquel tout devrait être soumis et, de l’autre, de négliger toutes les autres manifestations de l’interaction humaine. Deux guerres mondiales, le nazisme et le communisme paraissaient illustrer le premier ; l’ampleur de la mondialisation le second.
Il est un fait que la seconde moitié du XXème siècle a conduit analystes, opinions publiques et gouvernements à se détourner de la géopolitique comme fondement des politiques étrangères pour lui préférer les vertus de la coopération. Montrait-elle le bout du nez lorsque les ‘’peuples frères’’ d’URSS, de Chine maoïste et du Vietnam s’affrontaient par les armes que nous refusions de le voir et que nous nous penchions sur la théologie marxiste pour le comprendre. Kissinger, lui, ne s’y trompait pas : l’historien du Congrès de Vienne en déduisait qu’il s’agissait d’une confrontation des plus classiques pour se disputer des sphères d’influence. Mao et Brejnev étaient moins éloignés de Metternich et de Castlereagh qu’il ne paraissait.
A partir de 1990, de surcroît, l’effondrement du bloc communiste et le choix par la Chine du développement économique comme impératif catégorique ont inauguré une ère de suprématie occidentale où l’hyperpuissance américaine a rendu dérisoires les ambitions des autres pays qui n’ont eu d’autre choix que de se soumettre. La guerre reculait. La géopolitique paraissait plus que jamais obsolète. Nous avons alors vécu presque trois décennies d’un ordre qui, d’une certaine manière, gelait la scène internationale quelles que soient les fractures qui la minaient. On se taisait devant un gendarme maladroit mais puissant qui avait maintes fois prouvé sa disponibilité à intervenir contre tout contrevenant.
Progressivement, cet ordre relatif s’est fissuré. D’abord parce que le rapport des forces qui le fondait s’est modifié aux dépens de l’Occident qui a perdu de sa superbe devant la réémergence spectaculaire de la Chine, le retour de la Russie et l’affaiblissement de l’Europe. Par ailleurs, son parrain, les Etats-Unis, non seulement a vu reculer sa puissance relative mais s’est mis à douter de son rôle international après les échecs subis en Irak et en Afghanistan. Déjà, Obama avait refusé d’intervenir en Syrie en 2013 ; Trump n’a fait que s’engouffrer dans la brèche et s’est fait l’avocat d’un néo-isolationnisme sans alliés. Lorsqu’il en est sorti contre l’Iran, son échec n’a fait que confirmer les limites de cette force américaine qui a pesé sur le monde pendant des décennies.
Nous sortons bel et bien de l’anomalie historique que représentait le moment unipolaire fruit temporaire de la victoire occidentale dans la Guerre Froide et nous revenons à ce que fut le monde de nos ancêtres, multipolaire, incertain et désordonné ; en un mot, le monde de la géopolitique, un monde sans juge ni gendarme où le plus fort dicte sa loi au plus faible.
La géopolitique, ce terme hier quasiment oublié voire dénoncé.
Examinons-en la logique. Elle considère que les relations internationales sont fondées sur la lutte des Etats pour la puissance et la défense de leur intérêt national. Pour Hans Morgenthau, ‘’international politics, like all politics, is a struggle for power’’ (‘’Politics among nations’’ – 1948). Dans une autre approche prônée par le géographe, Yves Lacoste, la géopolitique devient l’analyse des ‘’rivalités de pouvoir sur des territoires’’, ce qui permet d’inclure non seulement des Etats mais aussi les peuples, les mouvements politiques, les entreprises etc. Nous sommes là loin de nos illusions généreuses, de notre légalisme et de notre attachement aux Nations Unies puisque cette approche place au-dessus de tout l’intérêt national qu’il soit ou pas compatible avec ces belles idées.
Pour les Européens, c’est un déchirement de devoir s’engager dans cette voie. En effet, nous pouvons arguer non sans raison qu’elle nous a plongés dans deux guerres mondiales et qu’en remontant plus loin, elle a fait de notre histoire une interminable liste de conflits. Or, nous venons de vivre, en particulier en Europe occidentale, depuis 1945, la plus longue période de paix, de liberté et de prospérité depuis la chute de l’Empire romain. Nous y voyons le fruit de cette coopération que, dans les ruines physiques et morales de 1945, nous avons décidé de pratiquer que ce soit au sein de l’UE, de l’OTAN ou des multiples organisations dont nous avons été les promoteurs enthousiastes.
Nous oublions opportunément deux réalités, l’une que nous devons ce paradis ahistorique en partie à la protection américaine et l’autre que le reste du monde n’a pas partagé notre chance et a continué à connaître guerres et tragédies. Nous nous retrouvons comme Madame du Barry à supplier ‘’encore un moment, monsieur le bourreau’’ ; nous espérons de toutes nos forces que nous vivons un cauchemar que dissipera le départ de Trump de la Maison Blanche ou tout autre miracle.
De miracle, il n’y aura pas.
Libéré de la tutelle occidentale, le reste du monde entend défendre ses intérêts comme il le veut y compris par la force. Ce multilatéralisme qui nous émeut, il l’identifie à notre domination que ce soit via la composition du Conseil de Sécurité ou l’usage, à leurs yeux, hypocrite que nous en faisons. Ils n’en peuvent plus de notre ‘’deux poids, deux mesures’’ qu’illustrent aujourd’hui nos réactions indignées en Ukraine et muettes à Gaza. Ils ne voient dans l’ordre auquel nous nous référions que la feuille vigne qui dissimulait mal notre domination ; une domination dont ils ne veulent plus parce que, pensent-ils, elle servait nos intérêts et pas toujours les leurs. Ils jouissent de leur liberté recouvrée et ils ne vont pas l’aliéner.
Leur conception des relations internationales, c’est aujourd’hui précisément la définition qu’en donnait Morgenthau, la défense inconditionnelle des intérêts nationaux. Dans ce cadre, ils peuvent admettre la nécessité de respecter des règles et de coopérer mais encore faut-il que ce soit sur une base égalitaire sans porter atteinte à leurs intérêts essentiels. L’Inde condamne l’invasion de l’Ukraine mais achète le pétrole et le gaz russes parce qu’elle le paie moins cher.
Ce monde, nos ancêtres l’auraient reconnu sans peine puisque c’était le leur. Leurs leçons, que nous transmet l’histoire, nous sera donc utile. Trump n’est pas Guillaume II, Emmanuel Macron Poincaré, Poutine Staline mais ces précédents nous aident à comprendre la logique qui sera désormais la nôtre et qui est si différent de ce que nous apprend nôtre expérience récente. L’histoire ne se répète pas mais elle tombe souvent dans les mêmes ornières. Hier, on nous appelait à abandonner Tchécoslovaquie et Pologne, aujourd’hui l’Ukraine avec les mêmes arguments et même avec la même configuration politique aux deux extrêmes du spectre politique.
En tout cas, la France entre dans cette jungle des rapports de forces et des intérêts nationaux avec des atouts qu’elle n’avait ni en 1914 ni en 1939 : aucune puissance ne menace directement ses frontières ; ses voisins sont ses alliés et ses partenaires. En fait, jamais, sa situation géopolitique n’a été si favorable de son histoire proche et lointaine. C’est la raison d’ailleurs pour laquelle elle doit tout faire pour la préserver.
Nos préoccupations étaient depuis des décennies largement économiques. Il s’agissait de gérer une mondialisation que nous aurions aimé heureuse. Nos combats étaient limités et lointains. Désormais, nous passons du tout économique au tout politique ; notre sécurité immédiate est en jeu ; les logiques économiques cèdent le pas aux contraintes politiques ; le libre échange aux sanctions et aux précautions.
Le réarmement intellectuel
Dans ce contexte, plus même que de nouveaux armements, c’est d’un réarmement intellectuel dont nous avons besoin pour entrer les yeux ouverts dans le monde qui vient. La géopolitique, quelque glaciale qu’elle semble, nous y aidera.
Elle ne nous fournira pas des recettes toutes faites mais elle nous permettra d’analyser notre environnement pour en prévoir l’évolution. Si nous avions consenti cet effort, par exemple, nous aurions dû anticiper l’invasion de l’Ukraine. Nous aurions dû nous méfier d’un Poutine qui n’avait jamais reculé devant le recours à la force et qui écrivait en juillet 2021 que la nation ukrainienne n’existait pas mais nous avons été prisonniers de nos conceptions : la guerre était un archaïsme que l’Europe avait définitivement rejeté ; jamais la Russie n’agresserait son voisin malgré les avertissements insistants des Américains. L’invasion de l’Ukraine a prouvé que la guerre interétatique était de retour sur notre continent. Elle ne le quittera plus.
Cette tragique erreur d’analyse nous prouve l’absolue nécessité de l’exercice de lucidité auquel nous devons désormais nous livrer, en oubliant nos illusions, en nous réveillant de nos rêves et en revenant aux vieilles formules d’une géopolitique qui retrouve ainsi son actualité. Notre sécurité, notre indépendance en dépendent. Ce sont les intérêts qui dictent les politiques : à nous de les analyser. Il s’agit non les comprendre sur la base de notre vision du monde mais de les deviner en partant du point de vue de l’autre, quelle que soit par ailleurs l’opinion que nous en avons.
Lucidité aussi sur ce que les Européens peuvent et doivent faire. Nous ne devons être ni naïfs ni cyniques. Il ne s’agit pas de rejoindre des prédateurs que nous ne saurions imiter même si nous le voulions. D’ailleurs, nous ne sommes pas seuls à redouter la jungle et à vouloir en limiter les dangers. La scène internationale, ce ne sont pas Etats-Unis, Chine et Russie mais 193 pays qui, comme nous, redoutent le retour des empires. A nous, Européens, d’aller à leur rencontre et à coopérer avec eux pour défendre une certaine idée du droit. Mais d’égal à égal.
© Photo JF Paga